L'interview d'Isabelle Lesens, lauréate du concours des médias vélo 2022

"J’ai vécu moi-même une bonne partie de l’histoire moderne des politiques cyclables en France"

Isabelle Lesens portrait

Depuis que j'écris sur le vélo, je la connais. Isabelle Lesens est une référence dans l'écosystème vélo en France.

La première fois que j'ai bu un café avec elle, j'ai compris qu'Isabelle était une forte personnalité tout en étant très sympathique. Elle m'a demandé pourquoi j'avais intitulé mon blog Velook. J'ai baragouiné un truc du genre "Vélo + look..." et elle m'a répondu : "J'ai jamais vu un nom aussi nul". J'étais tellement surpris par sa réponse instantanée que je crois avoir ri très bêtement. Honnêtement, sa franchise m'a beaucoup plu et depuis nous sommes restés en contact.

Lorsque j'ai lancé le concours des médias vélos 2022 à la fin de l'année 2021, je ne pensais pas réunir autant de médias si différents. J'ignorais complètement l'issue de cette "compétition". Après quelques surprises, plus ou moins subies, un média a été désigné par ses pairs. Ce média, c'est le blog d'Isabelle. Elle l'a remporté de justesse.

Comme promis au lancement de ce concours, je vous propose de découvrir l'interview de la lauréate.

Bonjour Isabelle, peux-tu te présenter et nous expliquer comment cette aventure a-t-elle démarré ?

En 2005 j’avais ouvert des « pages » sous monsite.wanadoo sur différents sujets : vélo-actus, cyclotourisme, archives-lesens… elles sont d'ailleurs encore visibles en ligne.

Cela a vite trouvé ses limites notamment en capacité de stockage. Abel, connu sur Twitter sous le pseudo @cyclabel, m’a alors fait remarquer que ce que je faisais c’était un truc qu’on commençait à voir et qui s’appelait un blog…

En 2008 j’ai alors créé Isabelle et le vélo, sous la bannière de 20minutes, et l’ai gardé jusqu’en 2015, date de fermeture du service.

La forme actuelle de mon blog date de cette époque et doit tout à Adrien Caillot qui avait répondu à mon appel à l’aide à mes lecteurs.

Je dois cependant souligner que j’ai toujours plus ou moins écrit. Toute petite lorsque j’étais chez ma grand-mère je jouais à faire un journal. Au lycée et à la fac, l’affaire mûrissait aux yeux des personnes attentives mais je n’étais pas encouragée par ma famille. Le miracle vint enfin lorsqu’à la Délégation interministérielle à l'aménagement du territoire et à l'attractivité régionale (ex Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale - DATAR) on me demanda de prendre en charge La lettre de la DATAR, fonction dans laquelle je me suis totalement révélée. J'ai continué d'écrire lors de mon Tour de France en 1989 et 1990. Au retour, j'ai également publié pas mal de piges surtout sur le vélo mais pas exclusivement.

J’avais appris sur le tas grâce à la trique de ma cheffe de l'époque. Après avoir quitté la DATAR, J'ai également suivi, à mes frais, la formation courte du Centre de formation des journalistes -CFPJ- « Ecrire pour être lu ». Cela aurait pu être un grand démarrage, mais je bifurquais vers le conseil.

Comment choisis-tu les sujets que tu traites dans ton blog ?

Ce sont plutôt les sujets qui viennent à moi. Communiqués de presse et invitations à des évènements se succèdent. J’ai souvent aussi des idées de mon côté mais je ne les cherche pas. Ce sont des rencontres, des voyages, ou des idées qui me trottent dans la tête. J’ai aussi de temps en temps des demandes de contributions, et en général après un délai de décence je les publie aussi sur mon blog. C’est Hans Kremers qui en général me propose ses sujets, qui lui viennent aussi de trucs qu’il a en tête, tout comme Abel. Avec ces deux-là nous faisons des gros succès !

L’idée est de parler de « tout ce qui concerne le vélo », y compris par exemple les « pratiques urbaines », mais d’approfondir surtout les questions d’urbanisme et aménagement, les questions politiques, artistiques ou philosophiques, et celles sur les aménagements et pratiques quotidiennes ou lentes (véloroutes surtout). Au demeurant maintenant je ne peux plus tout suivre car le vélo a lui-même « explosé ». J’essaye de ne « prendre » que les sujets ayant une valeur plus large qu’eux-mêmes, comme je l’avais fait en traitant plusieurs fois de la saga de la passerelle du Mont-Saint-Michel. Je ne suis pas mécontente lorsque j’ai des exclusivités… C’est le jeu, quand même.

Ton blog s'adresse-t-il à tous les types de cyclistes ?

Non pas du tout. Je dirais même qu’il ne s’adresse pas spécialement à des cyclistes, plutôt à ceux qui s’intéressent à la question du vélo, parmi lesquels évidemment il y a des cyclistes.

Mon lectorat est constitué surtout d’élus et techniciens de collectivités locales, de personnes engagées, associatif et professionnel, de membres d’entreprises du secteur,d’étudiants et chercheurs.

Je me revendique de culture « urbanisme » bien qu’aussi « cyclo-tradi » et « cyclo-passionnée ». C’est d’ailleurs pourquoi j’étais la seule au Premier concours de Machines, ou que l’on me trouve dans les évènements d’histoire du cycle, ainsi qu’aux premières d’évènements qui seront ensuite récurrents… et que je laisse ensuite vivre. Mais si l’on y tient, mes lecteurs cyclistes devraient être logiquement plutôt des vélotafeurs et des cyclotouristes, en tous les cas pas des sportifs ni des aventuriers de l’extrême.

Les médias vélo et mobilité sont en plein essor : newsletter, podcast, webmagazine... Quelle est la valeur ajoutée de ton blog par rapport à tous ces autres médias ?

À mon avis ma valeur ajoutée c’est la quasi-exhaustivité de l’actualité nationale et la pertinence technique de mes reportages, ainsi que ma capacité à rappeler les antécédents.

Le fait que mon blog soit consulté par les étudiants correspond au fait qu’il est une source d’information qui remonte assez loin dans l’histoire, d’autant que j’ai vécu moi-même une bonne partie de l’histoire moderne des politiques cyclables en France.

Je pense que ma valeur ajoutée est aussi dans la qualité de mes présentations de livres ou mes portraits, et la précision de mes reportages. Mon ton légèrement caustique et mes avis souvent tranchés (paraît-il), mais fortement étayés, sont visiblement très appréciés aussi, et craints. Ma différence c’est aussi, je crois, que mes textes sont écrits avec soin, et que je suis dégagée de tout lien commercial avec qui que ce soit. C’est aussi que je raconte « en français » des faits spécialisés.

Je pense que chaque support a ses caractéristiques qui le distinguent de ses voisins, et que c’est la meilleure façon de créer un réseau d’information cohérent.

Isabelle et le vélo LCP

Quels conseils donnerais-tu à celles ou ceux qui aimeraient lancer leur média vélo ?

Je donne toujours le même conseil : il faut le faire que, et seulement que, si on a une bonne raison de le faire, car écrire est difficile et prend un temps fou, et le lectorat n’est fidélisé que s’il y a régulièrement du nouveau.


Le concentré vélo 🍋

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As-tu un échec ou une erreur à nous partager de ton expérience de blogueuse ?

Pas vraiment, sauf à avoir eu beaucoup de mal à faire cesser le pillage de mes contenus par un blogueur qui n’avait aucun sens ni de la propriété intellectuelle ni de la valeur de l’information. Je préfère de très loin les collègues complémentaires à ceux qui se positionneraient en rivalité identitaire. D’ailleurs je n’hésite jamais à les citer, et à les remercier lorsqu’ils le font en ma faveur. 

Comment gères-tu les demandes de sponsoring ou de publicité ?

(sourire)

Question hors sujet parce que je ferais bien de la publicité pour des trucs qui me plaisent, mais ils ne veulent souvent pas payer. De plus, je ne veux surtout pas en faire pour des gadgets ou de la frime, ou pour les machins-bidules électroniques. De toute façon on n’a pas besoin de moi sur ces sujets.

En revanche je refuse de parler de ce que je ne connais pas, c’est pourquoi je fais volontiers des tests pour des objets ou vêtements qui me paraissent apporter quelque chose d’utile et que je peux tester. Par exemple j’ai présenté deux fois une parka urbaine pour femme, un poncho pour la ville, des vêtements féminins adaptés au vélo… Il en est exactement de même pour les guides de vélo et les livres. En principe je ne le ferais pas si je n’en conservais pas la propriété, ce qui est une forme de rémunération, mais bien entendu je n’ai pas exigé d’avoir un vélo Moustache gratuit lorsque j’ai visité leurs locaux et utilisé pendant quelques jours un de leurs vélos !

J’ai accepté des voyages de presse, mais malheureusement il n’y en a plus guère pour l’instant.

Je trouve très scandaleux que certains organismes fassent payer les journalistes pour assister à leur congrès alors que je ne verrai pas d’inconvénient, au contraire, à ce qu’ils me payent le déplacement, ou me commandent une pige…

Quelles sont tes ambitions pour les prochaines années ?

Je n’ai que l’ambition de continuer, en espérant pouvoir faire évoluer la forme générale du blog sans engager des frais hors de proportion. Je suis contente des ouvertures que me permet ce blog, et je suis contente qu’il existe car sinon je serais obligée de l’inventer. Le fond de l’affaire c’est que j’aime ça.

Est-ce que tu travailles sur un nouveau média ou une nouveauté pour ton blog ?

Pas vraiment et si c’était le cas… Je ne t’en parlerai pas ! Je n’aspire qu’à continuer à jouir de la reconnaissance de mon public et de mes pairs. Je suis dans une logique de presse écrite, pas du tout dans une logique multi-médias, qui n’est pas dans ma culture.

Quels sont les trois médias vélos que tu recommanderais à nos lecteurs ? et pourquoi ?

Logiquement j’apprécie ceux avec qui je suis en complétude. Il y a Mobilidoc, Vélo&Design, Biblio-cycles, ce qui ne signifie pas que moi j’y aille beaucoup. Velook est très bien pour le monde des vélos d’occasion mais c’est plus un site qu’un blog. J’apprécie aussi Bike-café, surtout pour certains articles de fond.

J’en suis d’autres, dont Jeanne à vélo, mais mes principales lectures régulières sont plutôt dans les domaines de la construction, de l’urbanisme, de la mobilité et de l’environnement, sans oublier les journaux et gazettes généralistes. Je lis systématiquement au moins deux périodiques de vélo, Cycle!magazine et 200, ainsi que ceux qui sont liés à un club, et les autres magazines du marché, de façon plus irrégulière.

Je recommande bien sûr ta revue de presse, je l’ai écrit plusieurs fois chez moi, qui est remarquable et complète très bien la mienne.

Enfin, notre dernière question spéciale Velook. As-tu des conseils à recommander à nos lecteurs pour dénicher un vélo d'occasion ?

Je joue le jeu… je déconseille d’acheter un vélo d’occasion ! Pour celui qui est fauché, et il y en a beaucoup, je suggère d’aller rôder dans les ateliers participatifs, afin d’avoir à la fois des prix hors marché et une certaine garantie de solidité et surtout de fonctionnement. Aux moins fauchés et aux plus passionnés je recommande d’aller te lire. Mais tu le sais bien. Voilà, c’est tout ? Bon, dommage !


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Commentaires: 1
  • #1

    Adrien (jeudi, 10 mars 2022 18:13)

    Merci Isabelle de m'avoir fait l'honneur de me citer.

    J'ai beaucoup ri en lisant l'anecdote concernant le nom du site. Je reconnais pleinement Isabelle et sa franchise, que j'avais pu expérimenter également dès notre première rencontre.

    J'ignorais totalement l'existence de l'ancien site chez Wanadoo / Orange, qui rappelle visuellement un autre âge de l'internet, mais qui doit être une mine d'informations tout de même.